L’agro-industrie s’appuie sur notre complicité. La transition vers des systèmes agroécologiques n’est pas seulement une question de bien et de mal, ou de devoir et d’obligation. C’est une question d’apprécier une vie de beauté, de sens et de connection avec la nature…

… et c’est dans notre assiette que ça commence!

Comment nous nous laissons tromper

L’agriculture moderne nous trompe de bien des manières.

Étant donné que l’agriculture moderne a réussi à nourrir l’explosion de la population au cours du 20e siècle, il semble que la grande majorité d’entre nous n’osent pas la critiquer. Oui, la mission de l’industrie de nourrir le monde a été, pour l’essentiel, couronnée de succès : moins de gens meurent de faim que jamais auparavant, du moins proportionnellement parlant. Pour cette raison, la plupart d’entre nous pensent que critiquer l’agro-industrie manque de gratitude et est inapproprié.

Un élément clé de la tromperie se trouve dans son nom : ses partisans ne l’appellent jamais l’agro-industrie ou l’agriculture pétrochimique. Ils lui préfèrent des appellations plus flatteuses, telles que « agriculture traditionnelle » ou « agriculture conventionnelle », qui créent un lien psychologique avec les consommateurs, même si ces appellations sont de purs mensonges. Qu’y-a-il en effet de traditionnel dans un champ de blé de plusieurs hectares qu’on asperge de pesticides et qui ne voit jamais que des machines?

Enfin, nous sommes devenus dépendants de la nourriture bon marché et disponible partout, à tout moment de l’année. Envisager un changement radical de nos systèmes alimentaires menace notre confort : pouvons-nous accepter de manger de nouveaux aliments qui correspondent à notre climat local ? Sommes-nous prêts à laisser les saisons décider de notre alimentation, à ne manger que des produits locaux et à renoncer à nos friandises internationales ? Il s’agit d’un défi immense pour nos mentalités individualistes de consommateurs exigeants, et beaucoup de gens voit cette nécessaire transition comme une dégradation de leur mode de vie… et la rejettent donc!

Quelques faits sur les pratiques agricoles modernes

Une industrie sous perfusion des subventions

L’un des faits qui est rarement mentionné lors d’une analyse coûts/avantages des différents systèmes agricoles est le niveau des subventions nécessaires à leur fonctionnement. En Europe, nous disposons de la Politique Agricole Commune (PAC) pour protéger notre système agricole. Il s’agit du système de subventions par lequel les nations (et donc les entreprises par le biais du lobbying) contrôlent les prix et la production de manière totalement virtuelle : plutôt que d’organiser notre consommation à partir de ce que la nature nous accorde, nous façonnons la nature et les résultats agricoles pour qu’ils correspondent à nos besoins. Ce système repose tellement sur les subventions que la plupart des agriculteurs français gagnent en fait leur vie grâce à elles plutôt que grâce à leur travail de production alimentaire.

Un des plus grandes abérations de ce modèle est la destruction régulière d’une partie de la production pour contenir les prix du marché… Quand des millions d’humain meurent de faim c’est une ignominie.

Non seulement cela a des effets psychologiques délétères sur les agriculteurs, mais ce système de subventions crée également une forte incitation à ne pas changer de pratiques, et fait paraître l’agriculture industrielle plus productive et efficace qu’elle ne l’est en réalité. Sans subventions, la comparaison économique avec les systèmes agroforestiers serait très différente en faveur des systèmes de production alimentaire naturels.

Les coûts cachés

L’agriculture moderne ne doit ses résultats économiques qu’à l’externalisation de tous ses coûts cachés:

  • la pollution environnementale ;
  • le changement climatique (GES et dégradation des sols) ;
  • la santé publique (nous sommes empoisonnés par les produits chimiques et les OGM) ;
  • coûts sociaux : les campagnes se meurent, les agriculteurs sont lourdement endettés en raison de leurs investissements en machines ;
  • coûts spirituels : les agriculteurs ont perdu leur relation privilégiée avec le sol et la terre et ont été aliénés de la relation sacrée avec les plantes et la vie.

Si nous internalisions tous ces coûts, l’industrie ne survivrait tout simplement pas. Si les entreprises de l’agro-industrie devaient payer pour réparer les dommages environnementaux, climatiques, sanitaires et sociaux, elles feraient immédiatement faillite. Pourtant, ses multinationales continue de gagner des milliards en dilapidant le patrimoine de nos enfants et des générations futures.

Coût énergétique et transports

Tout le système de l’agriculture moderne – qui repose sur la théorie économique des avantages comparatifs de David Ricardo – repose sur une énergie bon marché : le coût du carburant est largement sous-estimé, ce qui rend le transport bon marché et l’utilisation des tracteurs abordable.

Nous savons que l’ère du carburant bon marché touche à sa fin : bientôt, quand la ressource s’épuisera, le coût des transports augmentera rapidement. Les répercussions sur la disponibilité des aliments à des prix abordables pour tous seront drastiques et immédiates.

Paris, comme la plupart des grandes villes dans le monde, a une sécurité alimentaire d’environ 3 jours. Sans approvisionnement pendant 3 jours, la nourriture viendra à manquer. Or la plupart des pays importent une grande majorité de leur nourriture. Lorsque les prix des aliments s’envoleront en raison d’une crise pétrolière ou autre rupture des flux tendus, la plupart des pays n’auront pas le temps de réorganiser leurs systèmes de production pour répondre à la demande de leur population.

Pourquoi il nous faut adopter des systèmes agroécologiques

L’agroforesterie et d’autres systèmes agricoles naturels peuvent transformer tous les coûts cachés susmentionnés en avantages collatéraux.

Production agricole locale

Là où l’agriculture industrielle s’appuie sur la mise en œuvre de systèmes centralisés en ignorant totalement les spécificités culturelles et environnementales locales, les systèmes alimentaires agroécologiques s’appuient sur les connaissances traditionnelles et l’évaluation correcte du contexte local. Il s’agit d’une dynamique qui fonctionne de bas en haut et qui donne du pouvoir à la base, c’est-à-dire aux gens.

En relocalisant notre production alimentaire, nous réduisons notre dépendance à l’égard du carburant et des facteurs externes (l’industrie des engrais et des produits chimiques), et nous apprenons à gérer au mieux nos ressources locales pour fertiliser le sol et construire des écosystèmes prospères. S’il est vrai que cela prend plus de temps, on peut aussi dire que les rendements augmentent chaque année, alors que les rendements industriels diminuent et sont de plus en plus dépendants des intrants chimiques.

Enfin, les systèmes alimentaires locaux créent une sécurité alimentaire immédiate : cela signifie que la vie des gens n’est pas soumise aux fluctuations du marché et aux aléas géopolitiques.

Nutrition et santé publique

Il est également évident que notre santé bénéficiera d’un système alimentaire agroécologique local. D’abord parce qu’il permettra de se débarrasser de tous les agents chimiques et synthétiques que l’on trouve dans l’alimentation industrielle et des maladies qui en découlent.

Ensuite, parce que les aliments produits biologiquement, lorsqu’ils sont cultivés dans un sol vivant et un environnement diversifié, sont plus riches en nutriments et ont donc une valeur nutritive plus élevée pour le corps.

Enfin parce qu’en mangeant des cultures locales et saisonnières, nous alignons notre métabolisme sur les modèles et le rythme de la nature et nous la laissons nous guérir au plus profond de nous-mêmes.

Impacte climatique positif

l’agroécologie peut aider dans la lutte contre le réchauffement climatique de nombreuses manières.

Comme elle ne dépend pas de carburants pétroliers, ses émissions directes de GES sont largement réduites : peu ou pas de tracteurs et de peu ou pas de transport des marchandises. Les aliments sont consommés là où ils sont produits.

Comme l’agroécologie se concentre sur des sols sains, elle rétablit des écosystèmes sains et leur capacité naturelle à stocker le carbone atmosphérique dans le sol. Au lieu d’accroître le réchauffement de la planète, ces systèmes nettoient en fait notre atmosphère et, utilisés à grande échelle, ils pourraient contribuer à inverser le réchauffement de la planète. De nombreux projets en sont la preuve (Ernst Gotsch et Sebastiao Salgado au Brésil, entre autres).

La restauration de la biodiversité à grande échelle est susceptible de produire des effets papillons que nous ne pouvons pas prévoir, mais qui profiteront aux écosystèmes locaux et mondiaux, ainsi qu’à la capacité de la Terre à régénérer les systèmes vivants et ses mécanismes de régulation.

Des économies locales comme liant sociétal

En plus de ces avantages sociaux et environnementaux, les systèmes agroécologiques ont la capacité de recréer des économies circulaires locales, et donc de régénérer des communautés résilientes.

Les exploitations agroécologiques ne produisent pas seulement une récolte. Elles produisent toute une gamme de ressources naturelles sur lesquelles une économie naturelle peut se construire :

  • Alimentation saine et diversifiée pour la population ;
  • Produits animaux ;
  • Cuisine communautaire ;
  • Matières organiques (branches d’arbres, fourrage, fumier, etc.) pour le compostage ;
  • Opportunités éducatives ;
  • Ecotourisme

Étant donné que le maintien de ces écosystèmes et la récolte et la transformation de toutes ces ressources demandent beaucoup de travail, des emplois locaux peuvent être créés, ce qui enrichit la communauté et la vie des gens. Nous avons ici une occasion unique de passer d’une économie de marché à une économie de soutien et de coopération (comme les AMAP (agriculture soutenue par la communauté)).

Le plus tôt sera le mieux

Pour toutes les raisons évoquées ci-dessus, cette transition va avoir lieu. Le modèle de l’agro-industrie n’est pas durable: il finira donc par s’effondrer, espérons qu’il ne nous entraîne pas dans sa chute. La question de l’agroécologie et des systèmes agricoles naturels n’est pas de savoir s’ils sont meilleurs que l’agriculture industrielle : il s’agit de s’assurer que nous pourrons manger lorsque cette dernière s’effondrera, ce qui est inévitable. Les dommages causés à la terre peuvent encore être réparés, et plus tôt nous engagerons notre transition collective, mieux ce sera pour tout le monde. 

De nombreuses raisons expliquent pourquoi la transition vers des systèmes alimentaires agroécologiques prend du temps : cela est en partie lié à l’immaturité du mouvement qui n’a pas encore trouvé son identité (par exemple, comment devrions-nous nous appeler ? agroforesterie, agroécologie, permaculture, agriculture naturelle… c’est confus).

Cette lenteur est aussi liée à l’inertie d’un système moribond qui ne veut pas lâcher prise. Soyons honnêtes : il y a le déni, il y a le confort, il y a la peur… et il y a la corruption. Pour que les choses changent, il faut s’attaquer à tous ces problèmes au niveau individuel, national et international. Les décideurs politiques doivent s’ouvrir et évaluer ce qui se passe au-delà des rapports que l’industrie rédige pour eux.

Mais il y a une chose que nous pouvons tous faire, chaque jour, plusieurs fois par jour. Un système de démocratie directe qui ne supporte aucune corruption. Nous pouvons tous décider où nous nous approvisionnons en nourriture, et à travers cela, quel système nous soutenons. L’industrie repose sur notre complicité. Les systèmes agroécologiques et les personnes qui font l’effort de les développer ont besoin de notre soutien pour prospérer. La transition vers des systèmes agroécologiques n’est pas seulement une question de bien et de mal, ou de devoir et d’obligation. C’est une question d’apprécier une vie de beauté, de sens et de connection avec la nature…

Autrement dit: c’est à nous de faire le changement.